1999 Champs-Elysées

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La partie d’échecs était mal partie. Je n’arrivais pas à me concentrer.
Mon adversaire, Bernard, se demandait pourquoi je démarrais la partie en avançant le pion du fou du roi, d’une case, au lieu du classique pion du roi, de deux cases.
J’exécutais machinalement la seule technique que j’avais apprise aux échecs.
Une défense à utiliser lorsqu’on ne connaît pas trop son adversaire.

Le fou du roi doit se mettre à la place libérée par le pion.

De 0 – Scans procès

Puis, si les circonstances ne se dégradent pas trop au centre et à gauche, le cavalier du roi devra se placer à gauche du pion que je venais d’avancer.

De 0 – Scans procès

On peut alors faire un petit roque, et le roi est imprenable, après la construction de cette citadelle inexpugnable.
On est tranquille pour longtemps, mais il ne reste plus que la moitié des forces, côté gauche, et le centre est le plus souvent conquis par l’adversaire, pendant ces quatre coups.

Heureusement, pour mon exemple, j’ai demandé à mon adversaire de jouer en pensant à autre chose.

De 0 – Scans procès

J’avais lu une étude d’Edgar Allan Poe, grand alcoolique devant l’éternel, et plus connu pour sa littérature fantastique que pour sa comparaison du niveau d’intelligence investi au jeu d’échecs, par rapport au jeu de dames. Il ne connaissait pas le jeu de go.

Il affirmait que le jeu d’échecs est un jeu de technique, à étudier, l’érudit finit toujours par gagner contre une « mazette », nom donné aux joueurs qui connaissent les règles, mais jouent sans technique : les pousseurs de bois.

Au jeu de dames, en revanche, toutes les pièces étant de même puissance et de même mobilité, seule une intelligence supérieure à l’adversaire peut les agencer vers la victoire. Il y a peu de livres techniques sur le jeu de dames, une infinité pour les échecs.

En ce moment, je pensais à mon frère américain (que nous appellerons L’Innommable) et à mon neveu Christopher, de passage à Paris, pour affaires, et qui squattaient le salon de mes parents, à deux pas de chez moi.

L’Innommable m’avait fait chier cet après-midi pour que je lui donne mon badge magnétique d’accès aux parkings en sous-sols de mon immeuble. Ce n’était pas la première fois qu’il se garait chez moi, ses passages éclairs en France (une à deux semaines), se faisaient de plus en plus fréquents ces dernières années.

Mais Je venais juste de louer ma place de parking à un voisin. L’Innommable avait insisté pour avoir ma place. « Il peut se garer sur le côté, ton voisin ! J’ai besoin de la place !« . Et j’avais capitulé.

Car on ne dit pas « non » à monsieur L’Innommable. Il revient toujours à la charge, ou se passe de votre accord.
J’étais passé voir les parents dans la journée. Le salon transformé en chambre à coucher, bureau, téléphone qui sonne pour L’Innommable, Christopher musclant frénétiquement ses doigts sur sa GameBoy.

Et ils s’étalent, dans ce living-room. Mon neveu n’aime pas sortir en terre inconnue, pleine de crottes de chiens parisiennes, dans la promiscuité de nos trottoirs. Dépourvu de curiosité.
Si on m’avait parachuté à New-York, moi, même à 7 ans, je n’aurais pas pris ma GameBoy !
Plutôt une pancarte autour du cou avec l’adresse de mon hôtel, et vive la découverte !

Mon père s’était réfugié dans sa chambre pour lire, privé de TV et d’espace vital. Après leur départ, il a essayé de me persuader que mon canapé devait être changé, il m’offrait le sien !
Avec un clin d’oeil : comme ça, il aurait un bon prétexte pour leur demander d’aller à l’hôtel, la prochaine fois.
Car on ne dit jamais non à Jérôme. Puisqu’il est partout chez lui, il s’installe. Alors la résistance s’organise en douce.

C’est un jeu très courtois, les échecs. Courtois au sens médiéval, plein de noblesse.
La reine.
C’est la pièce la plus puissante (10 points sur 10). Elle se déplace dans les 3 axes : en orthogonales (colonnes et rangées) et en diagonales. C’est à dire dans tous les sens, d’autant de cases qu’elle le souhaite, pourvu qu’elle suive le droit chemin.
Il suffit que le chemin choisi soit libre. Si un ennemi se trouve sur son parcours, elle peut l’éliminer et prend alors sa place.

Ainsi, la reine noire peut choisir d’aller sur l’une des cases bleues de l’exemple. Mais en rangée, gauche et droite, ainsi que la diagonale vers la droite, c’est bouché !

De 0 – Scans procès

En début de partie, elle se place sur la case de la couleur de son roi, façon de porter les couleurs de son roi. Au milieu de la première rangée réservée à la cour. Le roi acceptant par galanterie de se placer au milieu sur la case de la mauvaise couleur : roi noir sur case blanche.
Mais elle peut être ravie par l’adversaire. Elle porte une couronne avec ses bijoux.

Le roi.
Lui se déplace de même, mais majestueusement, d’une seule case, posé et réfléchi (sarko ne pourra jamais être roi, seulement en échec), toutes celles qui l’entourent et qui sont libres. Il n’est pas là pour se battre et passe son temps à se soustraire aux coups de l’ennemi. Il compte sur la reine pour combattre de toute sa puissance.
À l’époque médiévale, c’était de la courtoisie.

S’il occupe une case où il pourrait être pris au coup suivant (on dit qu’il est en échec), il doit impérativement se soustraire à l’échec.
Si cela n’est pas possible, alors c’est le fameux « échec et mat », la bataille est perdue, la partie s’arrête. Il n’est donc jamais pris.

Même pas rançonnable ! Au moyen âge, les batailles n’étaient pas des boucheries. Celles-ci sont apparues avec les canons de Napoléon.
Coincer le roi suffisait.

Si l’échiquier est envahi.
S’il ne reste plus de soldats (pions) ou de membres de la cour à manœuvrer (les pièces), parce qu’ils sont bloqués, ou éliminés.
Si le roi est comme réfugié dans son donjon, à l’abri, sur une case où il n’est pas en échec.
S’il est donc le seul à pouvoir se déplacer, et que c’est à son tour de jouer.
Si toutes les cases qui l’entourent sont sous le feu de l’ennemi, en échec.
Alors problème : le roi n’a pas le droit de se suicider. Peut-être parce qu’il est d’essence divine !
Il doit rester sur sa case à l’abri. La partie s’arrête.
C’est le match nul, le « pat ».

En pleine déconfiture, ses forces prisonnières ou bloquées, même seul face à l’ennemi, le pat est l’équivalent d’Esmeralda réfugiée dans Notre-Dame : la vie sauve, à l’abri dans la maison de dieu, mais si seule, impuissante, avec une horde d’assassins prêts à la trucider si elle s’aventure au-dehors…
Le roi porte donc une croix à la place de la couronne. Sa valeur est infinie.

Les fous ?
Ils ne se déplacent qu’en diagonales, ces bouffons. En début de partie, l’un des 2 fous de chaque royaume est placé sur une case blanche, l’un côté roi, l’autre sur une case noire, côté reine.
Donc, l’un se déplacera toujours sur les diagonales de cases blanches et l’autre sur les diagonales noires.
Mais ne commettez pas l’erreur de parler de fou noir ou de fou blanc.
Puisque dans chaque camp, les blancs et les noirs, il y a 2 fous.
L’un sera appelé le fou du roi, l’autre, le fou de la dame, ou reine. D’après la position qu’il occupe en début de partie.
C’est pourquoi je parlais tout à l’heure du pion du fou du roi. Le pion en face du fou côté roi. Chaque pion et pièce gardera le nom de sa position d’origine en cours de partie.

Les anglo-saxons nomment ces fous « bishop », évêque. Peut-être à cause de leur fixation sur la même couleur de cases. Comme une foi inébranlable.
Sur le continent, on préfère les appeler bouffons, ou fous, ces drôles de courtisans qui ne savent se déplacer qu’en biaisant, en diagonale.

Ces déplacements « en travers » surprennent parfois, on a moins tendance à surveiller leur trajet et leur axe d’action qu’une pièce qui se déplace avec « droiture », en colonne ou en rangée.
La puissance du fou vaut 3,25 points.

Les cavaliers.
Un cheval saute par-dessus les obstacles, c’est bien connu. Une case en orthogonale, suivie d’une case en diagonale. Dans n’importe quel sens. Ou l’inverse, cela revient au même. Pour la première case, si elle occupée, le cheval saute par-dessus, sans toucher à personne, ami ou ennemi. Mais si un ennemi se trouve sur la case d’arrivée, il est éliminé et le cavalier prends sa place. Si c’est un ami de sa couleur, pas touche, faut aller caracoler ailleurs.
La puissance du cavalier est de 3,25 points, parce qu’à l’instar du fou, son déplacement est aussi surprenant.

Ici, le cavalier peut se placer sur l’une des cases bleues, mais il a plutôt intérêt à prendre le cavalier noir(signalé par une case rouge : attention à ce cavalier !) qui pourraît le prendre au coup suivant s’il ne bouge pas.

De plus, que se passeraît-il si vous laissez ce cavalier noir prendre votre cavalier ? Il menaceraît directement votre roi ! Votre adversaire aurait alors l’immense plaisir (et l’obligation) de vous avertir en disant : « Echec ! »

De 0 – Scans procès

La tour.
Bloquée dans son coin de l’échiquier, il lui faudra attendre avant de pouvoir se déplacer en orthogonale, en colonne ou en rangée, dans tous les sens (pas en diagonale donc), aussi loin que la voie est libre. Si un ennemi se trouve sur son trajet, elle peut l’éliminer et prendre sa place.
Se déplacer en orthogonales permet de s’affranchir de la couleur des cases. Pas comme les pauvres fous.
Elle est donc très puissante, et vaut 5 points.

Comme elle a hâte de sortir de son coin pour faire des ravages et mettre le roi adverse en échec et mat, et que son devoir est de protéger son roi, un accord a été conclu entre chaque roi et ses deux tours : le roque.
Comme il y a deux tours, une dans chaque coin, dès que l’espace est libre entre le roi et l’une de ses tours, cette tour peut se ranger à côté de son roi, en se déplaçant sur sa rangée, et le roi passe par-dessus la tour pour se poser sur la case de l’autre côté de la tour. Deux déplacements en un seul tour, pour une tour et son roi !
Une tour libérée et un roi planqué !
Que demande la plèbe ?
Si c’est la tour du roi qui fait ce roque, on appelle ce mouvement le petit roque.
Si c’est la tour de la reine, c’est le grand roque, moins fréquent, parce qu’il y a une case de plus à parcourir pour la tour (la place de la reine), donc une de plus à libérer avant de pouvoir bénéficier de ce privilège .

Mais il y a des conditions impératives à respecter pour bénéficier de ce « double tour » de passe : la tour impliquée et le roi doivent être sur leur case d’origine, sans avoir bougé depuis le début de la partie.
Et si le roi est en échec, il ne peut se soustraire à l’échec en effectuant un roque, trop facile. Il est comme puni d’avoir été mis en échec, et perd le privilège de roquer.
Comme il est strictement interdit au roi de prendre le moindre risque (tout le monde se bat pour lui, faut pas qu’il joue au con, tout de même !), aucune des cases parcourues ne doivent être sous le feu de l’ennemi, en échec.

C’est pourquoi je parlais de 4 coups au début de ma partie : le pion, le fou, le cavalier, et le roque.
Résultat, 3 pièces sorties (fou, cavalier, et même une tour), un roi super encadré et protégé. L’inconvénient, c’est que le pion n’a avancé que d’une case au lieu de deux (j’explique tout de suite), et le centre est déjà attaqué par l’adversaire.
Revoyez la disposition du petit roque que j’ai effectué pour finir ma défense.

Le pion.
Il ne fait pas partie de la cour. Il n’a pas droit au nom de « pièce ». C’est de la valetaille.
Les 8 pions sont alignés sur la deuxième rangée, chaque pion devant une pièce. Ces valeureux fantassins sont donc en première ligne. Courageux, ils ne reculent jamais. Ce pesant fantassin à pied, en armure, avance pas à pas, une case à chaque fois.

Lorsqu’ils sont sur la case de départ, ils ont le droit d’avancer de deux cases, puis prennent leur rythme de croisière, une case seulement par tour.
Les starting-blocks n’existaient pas, au moyen âge. Je suppose que ce départ foudroyant, deux cases d’un coup, est le résultat d’un coup de pied aux fesses, de la part du noble situé derrière le valeureux pion.
Ou alors, c’est l’enthousiasme d’aller en découdre.

Lorsque deux pions ennemis avancent l’un vers l’autre, ils se retrouvent face à face, et au lieu de se battre, ils se regardent en chien de faïence, s’invectivent, et se bloquent mutuellement.
En revanche, si un pion adverse se présente à côté de son copain, non pas juste en face, mais sur la case en diagonale à gauche ou à droite, alors, il peut être fauché par un coup d’épée de travers, au coup suivant.
Parce que l’armure du pion présente des points faibles, sur les côtés, pas de front.

Je résume : le pion se déplace d’une case dans sa colonne. Au départ, il peut franchir deux cases d’un coup, au choix.
Mais au combat, les choses se passent en diagonale, toujours d’une case en avant (reculera jamais, ce brave).
Le pion prend la place du pion adverse à sa gauche ou à sa droite, en diagonale. Il se retrouve donc sur une nouvelle colonne, et y poursuivra son bonhomme de chemin.
Le pion vaut un point.

Ah ! Mon cher frère qui me téléphone.
Il s’ennuie chez les parents, il veut m’emmener au cinéma, aux Champs-Elysées. Je bénis la présence de Bernard : « non, je fais une partie d’échecs, désolé« . Vraiment content d’avoir un puissant alibi. On n’imagine pas insister pour déranger quelqu’un qui passe déjà sa soirée avec un ami, à jouer aux échecs.
Et L’Innommable ne sort qu’avec lui-même, il se fout éperdument de mes amis, il a juste besoin de moi pour avoir un interlocuteur, plutôt quelqu’un à impressionner de ses multiples exploits en affaires.

Le pion vaut un minable point, mais je vous ai dit que ce jeu est plein de noblesse, de courtoisie, pétri d’honneur sur le champ de bataille.
Il fallait bien que le courage et le succès soit récompensé : un pion qui arrive vivant au bout de sa colonne, reçoit une promotion ! Il est anobli ! Il peut se transformer à sa guise en cavalier, fou, tour, ou même et surtout en reine !
Même si la vrai reine est toujours sur le champ de bataille, il se transforme en une deuxième reine. Autant dire que la partie est pratiquement gagnée.

L’heureux roi se retrouve polygame, avec deux reines, le roi adverse est condamné.
En général, l’adversaire couche son roi pour signifier son abandon de la partie. Avec une profonde amertume. Il réclame souvent une revanche.
Le vainqueur jubile. La fin d’une partie soulève toujours beaucoup d’émotions. L’esprit chevaleresque du jeu d’échecs fait qu’il n’y a pas de mauvais perdants, le respect dû à l’intelligence de l’adversaire l’emporte.
Mais justement, le fait que le jeu d’échecs soit toujours considéré comme une confrontation de deux intelligences, à tort, la gloriole d’un côté et l’amertume de l’autre sont intenses.

Quant au pat, match nul, lorsqu’il se produit, c’est plutôt la honte pour celui qui a une partie gagnante, sans toutefois arriver à mettre le roi adverse en échec et mat ! Le Vietnam, quoi.

Aux échecs, pièce touchée, pièce jouée. Mais nous sommes dans un monde chevaleresque.
Si vous ne pouvez vous passer de toucher une pièce avant de la déplacer, pour mieux évaluer son destin au coups suivants, prononcez les mots « j’adoube ! ». Vous ne serez pas contraint de jouer la pièce « adoubée ». Ce verbe « adouber » n’existe que dans le vocabulaire chevaleresque, pour adouber un nouveau chevalier, et aux échecs.

Encore une dernière petite règle à apprendre. Je vous la donne en dernier, parce que souvent, on oublie souvent d’apprendre cette règle lorsqu’on est pressé. Et on la découvre lorsque l’adversaire l’applique.

S’il vous reste encore quelques pions sur leur case de départ, en cours de partie, vous pouvez toujours les propulser de deux cases au départ. Mais en cours de partie, il est fort probable que des pions adverses soient bien avancés, vers votre côté.
Si vous avancez votre pion de deux cases et qu’il se trouve à côté d’un pion adverse, en se croisant, chacun dans sa colonne, veuillez considérer que votre pion a effectué deux pas. Au premier pas, s’il s’était arrêté, il aurait été fauché par le pion adverse, en diagonale. Au deuxième pas, il est sauf.
Sauf que, justement, l’adversaire peut alors user du droit de la « prise en passant ». Arguant du fait que le pion aurait pu être tué en passant sur la première case, l’adversaire peut choisir ou pas de prendre le pion arrivé sur sa deuxième case, et placer son pion tueur sur la première case où aurait pu avoir lieu la prise.
C’est la règle de « la prise en passant ». A appliquer immédiatement, après que le pion ait effectué son déplacement de deux cases, sinon, ils se croisent.

Ah ! Merde ! Encore L’Innommable qui téléphone « allez, on y va, je t’attends en bas de chez toi dans 5 minutes. Je t’emmène au cinéma« 
Ce n’est plus une demande, c’est un ordre, pas le temps de dire non, je suis en pleine partie d’échec, non, il a déjà raccroché, et de toute manière, je suis obligé de descendre pour lui dire oui ou non.
Bernard a compris. On remettra ça plus tard, j’ai pas envie de voir ton connard de frère.
Et ironiquement : « bonne soirée !« .

L’Innommable était déjà en bas, en fait il me téléphonait de sa voiture. Il avait essayé de « m’emprunter » mon téléphone portable, j’avais refusé, il s’en était acheté un. Il avait déjà sorti sa voiture de mon parking. Donc, au premier coup de fil, il était venu prendre sa voiture de location, au lieu de se faire à l’idée que je ne voulais pas être dérangé.
Lui non plus ne voulait pas voir un de mes amis, loin de lui l’idée de monter et rencontrer une de mes relations, de jouer aux échecs.

On fonce vers le quartier latin, pas aux Champs-Elysées. Oui, rien ne se passe comme prévu, avec lui. Il est dangereux de monter dans sa voiture. Pas uniquement parce qu’il conduit trop vite, mais on ne va jamais où c’était prévu au départ.

Sans compter que plus d’une fois, il avait piqué sa crise et usé de sa position de maître après dieu à bord, pour vous larguer dans la nature après avoir piqué une colère soudaine contre vous. Pour rien, le moindre crime de lèse-Innommable.
Il avait déjà fait le coup à son père, et à moi, en Floride. Là où il n’y avait rien d’autre qu’une route en pleine campagne, et des floridiens en voiture qui ne prennent jamais d’auto-stoppeurs.
Pour user de sa puissance de petit maître à bord.

Il tourne en rond dans la vie, ce mec.

Au moins, j’étais avec Christopher, gentil et qui m’aimait beaucoup, à l’époque. Mais même dans la voiture, il continuait ses exercices de GameBoy, indifférent à la ville des lumières qui l’entourait.
Après le quartier latin, changement d’idée, finalement on va réellement aux Champs.
Il s’engouffre dans un parking, continue à téléphoner avec son portable. En raccrochant, toujours des réflexions sur les incapables qu’il paye. « Je vais tous les virer à mon retour, faut constamment changer de personnel aux USA, savent pas travailler, savent pas ce qu’est un patron français, vont voir, j’en ai marre… »

Pas de films à son goût, on déambule sur les champs, il choisit une terrasse, on en change, « trop longs, ces français, aux USA, ça ne traine pas... ». Faudrais savoir, employé américain ou français…

Il tourne en rond dans sa vie professionnelle, ce mec.

Puis on s’installe enfin dans un café. Il devenait agressif, je ne parlais presque plus qu’à Christopher, que j’arrivais à faire rire. Je lui vantais les mérites du jeu d’échecs comparé à la GameBoy. Je pensais à Edgar Allan Poe.
Plus de GameBoy, du coup.
Cela avait l’air d’énerver L’Innommable, que je m’amuse avec mon neveu. Pas souvent l’occasion de rire, le pauvre môme.
Son père lui a toujours parlé en français, sa mère en anglais, et aussi en espagnol, puisqu’elle était porto-ricaine, mais en cachette de L’Innommable.

J’ai déjà rencontré en Floride des couples bilingues, et la règle veut que chaque parent parle toujours à l’enfant dans sa langue maternelle.
Le résultat est toujours le même. Vivant en Floride, l’enfant comprend parfaitement le français parlé, mais répond toujours en anglais, et s’exprime tout naturellement dans la langue employée tout autour de lui, à l’école, à la télévision, partout.

Christopher comprenait tout ce que je lui disait, je déconnais en français, il riait, mais était incapable de répondre en français, encore moins de le lire ou l’écrire.

L’Innommable s’énerve, s’en prend au serveur qui arrive :
– et pour le petit ?
– un coke-boat !!!
– quoi ?
– vous savez pas ce que c’est, un coke-boat ? Tout le monde sait ça ! Une boule de glace à la vanille, dans une assiette de coca. Ils en raffolent, aux USA !
Il fallait qu’il précise qu’il vivait aux USA.
Le serveur, goguenard :
– je vous sers ce que vous voulez, avec tout ce que vous voulez autour ! Une glace à la vanille dans du coca, ça marche, ah !ah ! ah ! Ils aiment tous ça ! ah ! ah ! ».
Je commençais à avoir faim, et je commande une salade. Frérot m’engueule : « prends un coca, je suis pas là pour te nourrir ! »

Il commençait vraiment, mais alors vraiment, à me gonfler. Se casser et prendre le métro ? Pas devant Christopher.

Quand le serveur est revenu avec sa glace flottante, on commençait sérieusement à s’engueuler, L’Innommable et moi.
Je ne sais vraiment pas comment cela était venu, mais incroyable, il était en train de me reprocher de battre papa quand j’étais adolescent !
Et il hurlait qu’il était obligé de le défendre ! « Tu te rends pas compte de ce que tu faisais à papa !« 

Je me rappelais que lorsque mon père (parachutiste) ivre me battait, le petit Innommable de 7 / 8 ans en profitait parfois pour me décocher des coups de pieds, sachant que mon père le laissait faire, et que je n’avais pas intérêt à toucher au petit, les coups auraient redoublés.
Je n’en voulais à personne, ce n’était pas mon père qui me battait, mais un alcoolique violent.
Et un sale môme n’est qu’un sale môme.

S’il avait voulu me mettre hors de moi, c’était réussi.
Christopher n’arrêtait pas de dire à son père « stop it dad, stop it !« 
On sort en gueulant du café, on va vers la voiture, et L’Innommable continuait à vitupérer.
« Ta gueule« , c’était devenu ma seule réponse.
Inutile de dire autre chose.
Retour en voiture, à toute allure.
Je regardais le badge magnétique sur le tableau de bord, me demandant si j’allais exiger qu’il me le rende et aille se garer au diable vauvert.
Il s’arrête devant chez moi, je m’éjecte en lui laissant le badge. Il ne se gare pas chez moi et disparaît.

Chez moi, l’échiquier à ranger.
Orientez l’échiquier avec la case blanche à votre droite.
Sur la première rangée en face de vous, placez la reine au milieu, sur la case de sa couleur.
Puis le roi à son côté.
Encadrez le couple royal avec les deux fous.
Qu’est-ce qu’il lui a pris ?
Puis les cavaliers, de part et d’autre des fous.
Ce n’est pas la première crise de Jérôme, il m’avait déjà menacé de mort, en voiture, en Floride, en me conduisant à l’aéroport pour mon retour à Paris.
Puis terminez en garnissant les coins avec les deux tours.
Alignez les pions sur la deuxième rangée.

Ce jour là, arrivé à l’aéroport, je l’avais vu sourire en me regardant.
Comme il ne sourit que rarement, uniquement par ironie ou auto-satisfaction, je lui avais demandé : « qu’est ce qui t’arrive ?« 
– rien, ça me fait marrer qu’un fauché comme toi vive à Paris.
– t’es jaloux ? Je te l’ai toujours dit : en Amérique les choses se tassent, en Europe les choses se passent…
Tirez au sort celui qui aura les blancs, qui jouent toujours en premier. Mathématiquement, jouer en premier est un avantage certain.
Pourquoi L’Innommable m’avait-il accusé, devant Christopher, de battre mon père quant j’étais jeune ?
A ce moment, j’essayais de comprendre sa psychologie.
En psychologie, le hasard n’existe pas.
C’est un jeu de hasard, les échecs, si on ne commet pas d’erreur après avoir tiré les blancs au sort.
Ce n’est pas le plus intelligent qui gagne, mais celui qui fait le moins de conneries.
Un jeu pour les prévoyants.
Peut-être que son subconscient avait, au fil des années, transformés ces coups de pieds de môme vicelard en coups salvateurs.
Il croyait peut-être vraiment à son mensonge : « secourir mon père ! ».
Un moyen qu’utilise le subconscient pour rétablir un équilibre serein, qui permet à l’individu de pouvoir se raser devant sa glace sans vomir.

Il tourne en rond dans son délire, ce mec.

Je me doutais aussi qu’il n’appréciait pas l’affection que Christopher me témoignait.
Mais L’Innommable avait avancé un pion pour préparer le coup suivant.
Voir mon article « L’agresseur agressé« .

C’est pour cela que je raconte cette scène. Pour que l’on comprenne mieux la question-accusation du flic, ce 23 avril 2006 : « vous battiez votre père !« .
Quant aux règles d’échecs, il fallait bien que cet article contienne quelque chose qui me plaise.
Quelque chose de mon univers à moi.

Toutes les règles ont été décrites, en partant d’une technique de défense élaborée.
Je vous adoube « mazette ».

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A propos patricehenin

en retraite sans capitulation
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